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La destruction du climat est un génocide

Avec le retour d’expérience de deux années de fonctionnement, il apparaît clairement que notre argumentation sur le génocide qui se prépare sous notre nez est suffisamment solide pour convaincre, souvent avec une facilité presque déconcertante, ce qui tendrait à prouver que les gens sont bien conscients de la gravité de la situation.

Au contraire, d’autres personnes nous disent qu’il ne faut pas utiliser le mot “génocide” pour décrire le fait qu’une minorité d’humains, de par ses choix de mode de vie, prépare la mort de dizaines de millions d’autres humains, principalement dans les pays pauvres.

Parmi les arguments opposés à notre position, voici ceux qui reviennent le plus souvent, et la réponse que nous y apportons.

• “Certes, il y aura beaucoup de morts, mais ce qui se passe ne correspond pas à la définition juridique du terme génocide”.

C’est l’objection qui revient le plus. Il y a beaucoup d’arguments pour démonter cette critique. Tout d’abord, si chaque chose dite en politique devait satisfaire les notions juridiques du moment, il faudrait supprimer la liberté d’expression, puisque les gens passent leur temps à parler de choses économiques, morales, etc., qui ne se soucient pas des catégories juridiques existantes. Ainsi, il faudrait cesser de critiquer le sort des sans-papiers “parce que la loi dit que c’est comme ça”, il faudrait cesser de critiquer les millionnaires qui se gavent pendant que 7 millions de français vivent avec moins de 750 € par mois, “parce que la loi dit que c’est comme ça”, etc. En fait, les mêmes personnes qui, soudainement, font une crise de juridisme aiguë – lorsqu’il s’agit d’un thème qui peut potentiellement amener à remettre en cause leur mode de vie, comme c’est bizarre ! -, les mêmes passent leur temps à formuler des jugements qui remettent en cause les notions juridiques en vigueur au moment où elles s’expriment.

Dans le même ordre d’idée, les gens qui disent qu’il ne faut pas utiliser le mot “génocide” parce que, selon eux, cela ne correspond pas à la définition juridique du terme, savent-ils que, historiquement, les définitions juridiques sont toujours à la traîne par rapport aux avancées humanistes des sociétés modernes ? Il a existé une époque, en France, durant laquelle la loi disait que les femmes et les hommes noirs étaient des objets. Aurait-il fallu répondre aux “blancs” qui se battaient contre l’esclavagisme : “Ah, non, il ne faut pas dire que l’homme noir est un “être humain”, regardez, ça ne correspond pas à la définition de la loi” ? C’est absurde.

La situation est encore plus ubuesque lorsque c’est une femme qui dit qu’il ne faut pas utiliser le mot “génocide”, parce que c’est censé ne pas correspondre avec la loi en vigueur. Elles sont au courant, ces femmes, qu’il y a seulement deux générations, la loi disait “Vous, en tant que femme, n’avez pas le droit de vote” ? Donc, les gens qui se battaient pour le droit de vote des femmes, il aurait fallu leur répondre : “Ah, non, vous ne devez pas dire que les femmes doivent pouvoir voter, elles ne correspondent pas à la définition légale de “citoyen ayant le droit de vote” ? Encore une fois, absurde.

Pour résumer cet argument : rien ne nous oblige, dans le débat public, à soumettre notre pensée aux règles juridiques du jour. Par définition, ces dernières changent, au fur et à mesure que progressent les droits humains.

Pourquoi des gens par ailleurs intelligents défendent-ils une argumentation illogique ? Il est probable que, tout simplement, c’est parce que la société dont nous faisons partie est “du mauvais côté du manche”. Il est toujours difficile, intellectuellement, de se regarder dans un miroir. Historiquement, les sociétés lancées dans un génocide comptent peu de dissidents : l’instinct grégaire est, pendant un temps au moins, plus fort que la logique la plus basique. Mais le jour où il n’est plus possible de nier l’évidence, la loi est mise en conformité avec cette dernière.

Enfin, d’un point de vue historique, cette vue juridique étroite oblige à poser une question. Les crapules jugées à Nüremberg après la seconde guerre mondiale, tout-le-monde, à part quelques cinglés, reconnaît qu’elles ont commis un génocide. Pourtant, si pour accuser un groupe humain de “génocide”, il faut que cela corresponde à la définition juridique du terme, alors ces crapules génocidaires… n’ont pas commis de “génocide”. En effet, au moment des faits, ce n’est pas que leurs actes “ne correspondaient pas à la notion juridique du génocide”. C’est pire. Cette notion n’existait même pas. Donc, si l’on applique le principe “on ne parle de génocide que si les actes incriminés correspondent à la définition juridique du terme”, alors les criminels nazis n’ont pas commis de génocide. Autant dire, une fois de plus, que cette approche nous fait patauger dans l’absurde.

Et que l’on se comprenne bien. Arrivé à ce point de la conversation, il serait facile, pour les gens dont l’argument a été prouvé faux, d’avoir recours à une porte de sortie, consistant à changer le sujet de conversation en montant sur ses grands chevaux, et en disant “Mon dieu, parce que je pense qu’il ne faut pas utiliser le terme “génocide”, on me traite de nazi”. Une telle réaction aurait certes l’avantage d’économiser l’activité de ses neurones. Transformer une conversation sérieuse en pugilat est souvent une bonne méthode lorsqu’on perd une joute oratoire sur le fond. Mais la malhonnêteté d’une telle démarche serait transparente. En l’occurrence, personne n’est accusé de nazisme. Il est simplement démontré, références historiques à l’appui, que des hommes de bonne volonté ont déjà, dans l’histoire du monde, été amenés à dénoncer une chose qui était effectivement un génocide… sans que la chose ait été préalablement référencée au paragraphe machin, alinéa trucmuche de la loi bidule.

Il y a des actes tellement monstrueux qu’il n’est pas besoin de s’appuyer sur autre chose que notre sens moral pour les dénoncer, et les dénoncer sans faire dans l’euphémisme. Prendre sa tasse de thé, le petit doigt en l’air, pour pérorer sur l’utilisation du mot “génocide”… pendant que le génocide se prépare sous son nez, c’est avoir un sens des priorités pour le moins original. Oui, la destruction du climat de la planète terre est un génocide. Détruire l’agriculture de pays entiers, c’est un génocide.

• “Ce n’est pas volontaire. Quand quelqu’un prend l’avion, il ne veut pas assassiner les enfants du Bangladesh.”

S’il fallait accepter une telle défense, alors un meurtrier qui plante son couteau dans le cœur de sa victime peut affirmer le plus sérieusement du monde qu’il n’avait pas l’intention de la tuer, il voulait juste vérifier que son couteau de cuisine est bien aiguisé. Si l’on utilise une machine dont le principal résultat consiste à assassiner des populations entières, le fait que cette machine serve aussi à prendre ses vacances à une minorité d’humains peut difficilement être considéré comme une bonne raison de procéder au massacre.

• “La thèse du PR est fausse : il ne s’agit pas d’un génocide, mais d’un suicide collectif, puisque nous sommes tous concernés par les monstrueux effets auxquels on peut s’attendre du fait de la destruction du climat de la planète.”

Cela revient à mettre sur le même plan bourreaux et victimes.

Il s’agit là d’un argument que l’on entend souvent, y compris dans les milieux écologistes, et qui est factuellement faux. L’ensemble des études un tant soit peu sérieuses s’accordent pour affirmer clairement, comme le fait le climatologue français Hervé Le Treut, qu’« il devient impossible d’ignorer que nous ne sommes pas égaux face au changement climatique en termes (…) de risques encourus. Si nous n’en tenons pas compte, nous pénaliserons les nations les plus vulnérables. ». On peut remarquer au passage l’art de la litote dont fait preuve, malheureusement trop souvent, M. Le Treut. Selon lui, nous allons « pénaliser » les enfants, femmes et hommes des pays pauvres. On peut avoir la faiblesse de penser que ce genre d’euphémisme aura un goût amer dans une vingtaine d’années.

Quoiqu’il en soit, il ajoute que « les pays émergents se situent très majoritairement dans une zone intertropicale qui est géographiquement plus exposée aux conséquences du changement climatique que ne le sont les régions de moyennes latitudes où se concentrent les pays développés. » Et il précise que « les pays émergents (Chine, Inde, Brésil), qui n’ont aucune responsabilité historique dans le phénomène [du changement climatique] (…) seront, comme la plupart des pays les moins riches, parmi les premières victimes du changement climatique. Leur territoire, situé dans la bande intertropicale, est globalement plus exposé à des risques croissants – tempêtes, cyclones et typhons près de l’équateur, désertification près des tropiques, et sur les littoraux fortement peuplés, élévation du niveau de la mer » (1).

Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) ne dit pas autre chose : « Les impacts négatifs sur la santé seront les plus grands dans les pays à bas revenu » (2). L’un de ses membres les plus éminents, Stephen Schneider, résume la chose de manière on ne peut plus claire : « [Le changement climatique] fait plus de mal aux pauvres qu’aux riches » (3).

De plus, l’argument “c’est un suicide collectif” souffre d’un problème de logique. Les allemands, durant la seconde guerre mondiale, ont été des millions à mourir, militaires comme civils : pourtant, personne ne parle de “suicide collectif” de ces millions d’allemands morts avec les 5 millions de victimes juives du génocide. La raison est simple : des génocidaires peuvent être victimes de leur propre folie après leur acte, mais ça ne change rien au fait qu’ils ont commis un génocide. Et que les véritables victimes n’ont rien fait pour mériter ça.

Un Bangladeshi émet 250 kg de CO2 par an, ce qui ne détruit pas le climat (la limite généralement admise est 1500 kg/an), tandis qu’un français pollue avec… 5800 kg, ce qui détruit le climat (4). Dire au Bangladeshi qu’il se suicide parce qu’il émet 250 kg par an ne paraît pas raisonnable, pour faire dans l’euphémisme.

Donc, cet aspect de l’argumentaire du Parti de la Résistance est largement validé : il y a bel et bien, globalement, deux groupes humains, dont l’un va être particulièrement touché par la destruction du climat. Cela ne veut pas dire qu’il n’y aura pas des victimes dans les pays riches – d’un point de vue historique, il y a toujours des victimes parmi les génocidaires eux-mêmes, par exemple lorsque les victimes se révoltent. Mais cela n’enlève rien à la situation d’ensemble, qui présente un contraste fort entre les situations prévues pour les pays riches d’un côté, et pour les pays pauvres de l’autre.

On peut donc dire que parler de “suicide collectif” revient à confondre le groupe des bourreaux avec le groupe des victimes.

Pierre-Emmanuel Neurohr

(1) Nouveau climat sur la terre, Hervé Le Treut, 2009.
(2) Rapport 2007 du GIEC, chapitre « Santé humaine », cité dans : The Lomborg deception, Howard Friel, 2010.
(3) Democracy Now!, 20.7.10.
(4) CO2 Emissions from Fuel Combustion, International Energy Agency, 2009, p. 89-91. Il s’agit en l’occurence de chiffres relatifs au CO2 émis par les combustibles fossiles, mais les ordres de grandeur restent aussi convaincants, sinon plus, lorsqu’on prend en compte l’ensemble des sources de CO2.

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